«LES SOIRÉES DE LA CHAUMIÈRE» DE FRANÇOIS-GUILLAUME DUCRAY-DUMINIL : 31-37


TRENTE ET UNIÈME SOIRÉE.

LA JUSTICE.


Histoire de l'épicier Aubry.

Le lendemain matin, Palamène fit appeler Armand seul dans son cabinet. Armand, que l'histoire du mariage de Ledoux avait plus intéressé que ses frères, y avait réfléchi toute la nuit. Il pensait bien que les talents et les arts peuvent rapprocher tous les hommes ; mais il n'en était pas moins étonné qu'il se fût rencontré un grand seigneur assez peu esclave des préjugés pour donner sa fille au fils d'un fermier. Au fils d'un fermier !... Armand est aussi fils de fermier, et, comme Ledoux, il lit, il dessine, il fait de la musique. Armand, quand il n'aurait pas de bien, peut donc espérer de faire un jour une alliance honorable !... Oh ! comme cette idée le flatte, l'enorgueillit ! comme il se propose de cultiver avec plus d'assiduité les arts aimables auxquels son père a consacré l'étude de sa jeunesse ! Voilà le fruit de la morale offerte par des exemples ! Ses frères, son père lui-même, auraient voulu lui persuader qu'il peut prétendre à tous les partis, il n'en aurait pas cru ses frères, ni peut-être son père ! il a vu, vu par ses propres yeux, il est convaincu ; et cette expérience tourne à l'avantage de ses principes, de son jugement et de son émulation.

Il est occupé de ces réflexions agréables, lorsque son père le mande chez lui : il y monte... Mon fils, lui dit Palamène, comme tu es l'aîné de ma famille, je t'en regarde comme le chef en mon absence. Je vais donc te confier, pour deux ou trois jours, le soin de ma maison. Michel, le fermier voisin, ne va pas à Paris, ainsi qu'il l'avait projeté ; je me suis décidé à faire moi-même ce voyage, afin de remettre à M. Berthier l'argent dont mon bienfaiteur Delacour a besoin. Il est malheureux, ce pauvre Delacour, je ne dois pas perdre un moment : l'infortuné qui attend après la restitution d'un débiteur, ou les secours de la bienfaisance, compte les jours, les heures, les minutes : c'est un devoir sacré que de l'obliger. Je pars sur-le-champ, et je vous recommande, à vous, l'aîné de vos frères, à vous qui allez avoir dans trois mois dix-sept ans et demi ; je vous recommande, dis-je, la plus grande surveillance, ainsi que de me rendre compte de tout ce qui se passera ici, et en prévenant vos frères toutefois ; car je n'aime pas les rapports sournois ; ils sont presque toujours adoucis ou exagérés. Voici la clef de ce tiroir, vous y trouverez l'argent nécessaire pour tenir cette maison pendant mon absence, qui ne peut durer plus de trois ou quatre jours, et vous tiendrez un journal exact de ce que vous dépenserez. — Mon père, votre confiance me touche sensiblement, et vous verrez, à votre retour, que je l'aurai méritée. — J'y compte, mon fils.

Le bruit se répand soudain dans la ferme que le bon père va quitter ses enfants ; ces pauvres enfants sont dans une véritable désolation. Il semble que tout les abandonne, le bonheur, le plaisir, tout ! Palamène les rassemble. Je remets, leur dit-il, tous mes droits à votre frère Armand. Écoutez-le comme moi-même, et suivez ses avis ; tout ce qu'il fera sera bien fait.

Les enfants sautent au cou de leur père en versant des larmes, tandis que la bonne Marcelle murmure dans un coin, de ce qu'on ne l'a pas chargée du soin de la maison. Palamène monte à cheval, dit adieu à ses enfants, et part.

Il semble que cette maison ne soit plus qu'un désert, tant la présence du père de famille la rendait agréable. Tous les enfants se regardent, le cœur serré, l'œil humide de larmes ; et leur frère Armand, qui est tout fier de sa dignité, les engage à remonter se livre chacun à leur diverses occupations. Ils s'y refusent tous ; premier mouvement d'insubordination, ou peut-être de jalousie, surtout de la part de Benoît et d'Adèle : le premier, par un sentiment bas qui lui est naturel en toute occasion ; la seconde, par un sentiment de vanité qui lui dit tout bas qu'il était plus naturel de donner le soin d'une maison à une personne de son sexe. Armand se fâche : on lui répond ; il réplique, et voilà déjà la guerre allumée. Armand monte chez lui fâché, tout rouge, et s'y renferme en jurant qu'il va tenir une note exacte, jour par jour, heure par heure, des actes de désobéissance de ses frères... On le laisse dire, chacun lui rit au nez, et tous vont jouer dans la cour, dont ils ouvrent la porte cochère, qui donne sur la rue. Un homme s'arrête, regarde et s'informe : il tient un paquet qui paraît assez gros. Est-ce ici, dit-il à Benoît, que demeure l'agriculteur Palamène ? — Ici même — En ce cas, remettez lui ce pâté. — De quelle part ? — Il ne faut pas qu'il le sache : c'est un présent qu'on lui fait. — Il faudra bien qu'il sache qui lui fait ce présent. — La personne le lui dira elle-même par la suite ? — Jamais... Celui qui fait ce cadeau veut rester ignoré, et serait fâché même d'être soupçonné : adieu.

Le commissionnaire se retire, et Benoît, tout ébahi, tient le pâté, dont l'odeur l'enchante. Jules, Adèle et Léon l'entourent bientôt. — Qu'est-ce que cet homme t'a remis ? — Un pâté. — Pour qui ? — Pour papa. — De quelle part ? — Il ne l'a pas voulu dire. Celui qui donne ce pâté veut rester ignoré. — Bah ! voyons-le donc. Quelle croûte ! quelle odeur ! Oh ! Écoutez, interrompt Benoît, il me vient une idée : papa n'est pas ici, et ne reviendra pas de sitôt. Il ne saura pas qu'on lui a envoyé ce pâté, puisque celui qui l'envoie veut être inconnue ; qu'avons-nous besoin d'en parler à Armand ? Gardons-le ; nous le mangerons à nos déjeuners, à nos goûters. — Oh fi ! ce serait mal, dit Adèle. — Eh bien ! mademoiselle, vous n'en mangerez pas, si vous avez des scrupules. — Si mon père apprend ?... — Qui le lui dira ? Personne de nous, peut-être. — Mais... — Allons donc, allons donc ; voilà bien des façons pour un pâté ! tiens, voilà qui va te décider.

Benoît dit, et soudain il rompt un morceau de la croûte du pâté, qu'il mange, au grand étonnement de l'assemblée, qui le regarde d'un air stupéfait. Ah ! que c'est bon ! s'écrie Benoît en avalant. Quel goût ! Comme c'est léger !...

Quel parti prendront les enfants ? Dénonceront-ils Benoît à leur frère Armand ? ... Le regarderont-ils se régaler tout seul ?... Le pâté est attaqué ; une des murailles dont il est flanqué est tout à fait tombée, la brèche est ouverte, le siège est facile ; on ne peut plus d'ailleurs y remédier ; ils se rendent, et chacun d'eux s'arme, en brave guerrier, d'un fer étincelant qui va briser les flancs de l'énorme machine ; mais il serait imprudent de rester là, dans la cour ; c'est dans le jardin, c'est dans un salon de verdure isolé, qu'il faut consommer le sacrifice. On ne sera pas vu, on ne craint point d'être découvert un jour par le donateur du pâté, on peut être gourmand avec impunité... Mais, hélas ! on verra bientôt que nos héros n'avaient pas songé à tout. Génie malfaisant des enfants ! toi qui te plais à les tourmenter, à faire connaître leurs petits défauts, pourquoi faut-il que je te rencontre partout sous ma plume, lorsque j'ai à retracer quelques-unes de leurs espiègleries ?... Voyons pourtant comment tu vas t'y prendre pour mettre celle-ci au grand jour...

Les enfants se sont cachés dans un coin du jardin ; et là, chacun d'eux s'étant emparé d'un morceau du friand pâté, se délecte et se pavane en le mangeant. Adèle fait des yeux brillants à Léon, qui n'a pas le temps de dire un mot, tandis que Jules savoure délicieusement son lopin, et que Benoît mange avec une avidité qui menace les autres de ne plus leur laisser que des miettes. Tous se régalent, et personne ne parle. Rien n'est plus plaisant pour eux, rien ne les satisfait tant que cette bonne aubaine ; mais, ô malheur !...

Deux importuns se présentent brusquement ; c'est Marcelle, c'est Armand. Marcelle tient à sa main un morceau de ce même pâté qu'ils dévorent avec tant de suavité... Est-il possible ? oui, c'est un morceau de pâté ! Qui le lui a remis ? À coup sûr on ne l'a point appelée au partage du gâteau, comment donc possède-t-elle une part de ce trésor ? c'est ce qu'Armand s'empresse d'expliquer. — D'où vient ceci, demande-t-il d'une voix fulminante ? — Mon frère, je n'en sais rien, répond Benoît la bouche pleine, et serrant dans ses poches les restes ostensibles de son pâté. — Tu n'en sais rien ? répond Armand en secouant la tête ; mais vous en mangez tous, à ce qu'il me semble ? vous pourriez bien me dire... — Toi-même, interrompit Jules, dis-nous comment ce que Marcelle tient là est tombé entre ses mains. — Pardi ! c'est bien difficile, répond Marcelle en marmottant. J'étais là, moi, près de la maison : j'entends gronder Topin, le chien de la grande cour ; je vais à lui, et je le trouve dévorant un morceau de pâté, que j'ai eu toutes les peines du monde à lui arracher... Je n'en ai point dans ma cuisine ; il faut que ce soit, me dis-je, un tour de nos enfants ; je vais trouver Armand, et tous deux nous vous surprenons ici, achevant un régal que Topin vous aura sans doute disputé, et dont vous aurez laissé tomber un morceau par mégarde.

Les enfants sont interdits ; ils ne se sont pas aperçus, en effet, en se partageant le pâté, qu'il en est tombé un morceau, que Topin, qui tournait autour d'eux, par l'odeur alléché, s'est approprié. Ils n'osent dire un mot. Armand les questionne, et c'est Léon, qui le premier a le courage de dire la vérité. Armand se fait restituer ce qui reste du malheureux pâté ; et, sans rien ajouter, il va coucher cette petite scène sur son journal.

Je ne peindrai point la tristesse à laquelle nos quatre petits gourmands furent en proie pendant toute la journée. Vers le soir, ils se réunirent sur la terrasse, non pour jouer, non pour rire, mais pour supplier leur frère d'effacer de son journal une faute dont ils étaient bien honteux. Armand s'y refusa, en objectant que leur père, s'il apprenait par la suite, le don de ce pàté, pourrait le gronder de ne pas lui en avoir parlé. Les enfants redoublèrent leurs prières ; et Marcelle, qui était bonne au fond, s'y joignit avec tant d'instance, qu'Armand consentit à rayer son rapport, à condition que ses frères ne s'exposeraient plus, jusqu'au retour de Palamène, à aucune dénonciation de sa part : tous le lui promirent ; et la gaieté reparut dans cette petite assemblée, qui finit même par rire du tour que Topin avait joué aux coupables. C'est étonnant ! s'écria Benoît, comme tout se découvre ! — Et par des moyens qu'on ne prévoit jamais, ajouta Léon. — Le Ciel le veut ainsi, interrompit Adèle. — Oui, dit à son tour Jules, le coupable toujours quelque imprudence qui le fait découvrir.

C'est bien vrai, ça ; bien vrai, mes enfants, dit la bonne Marcelle ! oh, oui, c'est bien vrai ! Je savais autrefois une histoire, oh ! une histoire terrible, qui a rapport à ce que vous dites-là. — Une histoire ! ma bonne, dit en riant Léon : est-ce que vous voudriez nous raconter une histoire ? — Pourquoi donc pas, monsieur ? reprit avec humeur Marcelle. Est-ce que vous croyez qu'on ne sait pas parler comme un autre ? Voyez donc ce petit orgueilleux-là, qui s'imagine, parce que je ne sais ni lire ni écrire, que je ne sais rien. — Pardon, ma bonne, repartit Adèle ; ne vous fâchez pas pour cela, dites-nous votre histoire, si elle n'est pas trop longue.

Non, non, elle n'est pas trop longue ; mais elle est bien intéressante. Dame, ma mère l'a connu ce pauvre épicier Aubry à qui est arrivée, elle l'a bien connu, ma pauvre mère ! — C'est une histoire véritable ? répliqua Jules. — Véritable ! oh, il n'y en a pas de plus véritable ; vous allez voir, vous allez voir.

Les enfants s'approchent d'Amand, qui craint déjà l'ennui, mais qui n'ose pas désobliger sa bonne gouvernante en la priant de se taire. Celle-ci met son ouvrage et ses lunettes dans sa poche, puis elle commence ainsi son histoire, qu'elle raconte à sa manière :

«C'était dans une ville de province, qu'on nommait... attendez donc... eh bien ! je ne me souviens plus du nom de la ville, moi ! c'est singulier, car ma mémoire est pourtant... Au surplus, le nom de la ville est très indifférent ; je m'en rappellerai peut-être dans le cours de mon récit. C'était, dis-je, dans une ville de province, qu'il y avait un épicier nommé Aubry, qui faisait très bien ses affaires. M. Aubry avait toute la ville pour pratique, tandis que deux frères qui venaient de s'établir épiciers dans une petite rue, ne faisaient rien du tout. Ces deux jeunes gens, qui se nommaient les frères Martin, conçurent une telle jalousie contre M. Aubry, qu'ils résolurent de le perdre. Ils tentèrent pour cela divers moyens qui ne leur réussirent pas. M. Aubry s'apercevant même de leur basse inimitié, eut souvent recours à la justice pour faire cesser leurs insultes et leurs calomnies. Ces frères Martin ne se découragèrent pas ; et voyant qu'il leur était impossible de se venger ouvertement, ils prirent le parti de la trahison pour se défaire d'un homme qu'ils détestaient. Voici comment ils s'y prirent.

M. Aubry n'avait point d'enfants ; il faisait aller son commerce seul avec sa femme ; qui avait beaucoup d'intelligence, mais pour se délasser des travaux de la semaine, M. Aubry avait acheté une petite maison de campagne peu éloignee des faubourgs de la ville : où il allait passer les fêtes et dimanches. Mme Aubry partait le samedi matin pour cette campagne, où elle preparait tout pour recevoir son mari, qui s'y rendait le samedi soir après avoir ferme sa boutique, et toujours à la nuit fermée. Pour y aller, M. Aubry ne traversait jamais la ville : il avait l'habitude de passer par une petite allée d'arbres qui bordait un bois, et qui était précisément derrière la ville, au pied des maisons du faubourg. Les frères Martin qui n'ignoraient aucun de ces détails, résolurent de profiter du petit chemin isolé, de la nuit et du moment où M. Aubry y passerait seul, pour lui préparer l'événement le plus affreux... Vous croyez peut-être qu'ils l'attendirent pour l'assassiner ? point du tout ; plus raffinés dans leur vengeance, ils s'y prirent autrement.

Il y avait dans la rue de M. Aubry un garçon fort niais, que celui-ci avait souvent chassé de sa boutique, parce qu'il l'importunait. Les frères Martin vont le trouver : Nicolas, lui disent-ils, veux-tu gagner dix louis ? — Oui-dà, messieurs ; ça ne se refuse pas. — Eh bien ! trouve-toi demain, samedi, à neuf heures du soir dans la ruelle des Châtaigniers ; nous y serons.

C'était précisément la ruelle que prenait M. Aubry pour se rendre à sa maison de campagne. Les frères Martin s'y rendent dès huit heures, le jour indiqué : ils se cachent dans le bois ; et voient passer, un quart d'heure après, M. Aubry, qui marche tranquillement, sans se douter du piège affreux qu'on lui tend. À peine l'ont-ils perdu de vue, que Nicolas, qui s'était fait un peu attendre, se présente à eux. Eh bien ! les dix louis, leur dit cet imbécile, que faut-il faire pour les avoir ? — Peu de chose, répond l'aîné Martin. Tiens, les vois-tu briller ? (Il les lui montre.) Les voilà sur cette pierre : ils sont à toi, si tu consens à crier trois fois, et assez haut pour être entendu : M. Aubry, que vous ai-je fait ? pourquoi voulez-vous m'assassiner ? — Ce n'est que cela ? reprend Nicolas en riant. Pardi, c'est ben aisé ; mais ça ne fera pas de mal à M. Aubry, n'est-ce pas ? — Quel mal ? Allons, voyons, commence. Trois fois, seulement, et l'argent est à toi.

Et voilà Nicolas qui crie à tue-tête : M. Aubry, que vous ai-je fait ? pourquoi voulez-vous m'assassiner ? M. Aubry, que vous ai-je fait ? pourquoi voulez-vous m'assassiner ? Plus fort, lui dit tout bas l'aîné Martin, et plus douloureusement. Et Nicolas reprend avec des cris et des pleurs : M. Aubry, que vous ai-je fait ? pourquoi voulez-vous m'assassiner ?

À peine Nicolas a-t-il fini de crier, qu'il réclame la somme promise : mais, ô crime ! l'aîné Martin lui tire un coup de pistolet, et l'étend sans vie à ses pieds !...

Vous frémissez, mes enfants ! et vous plaigniez peut-être cet imbécile de Nicolas, qui devient la victime d'un stratagème auquel il s'est prêté sans en prévoir les conséquences pour M. Aubry, encore moins les suites pour lui-même. Attendez, attendez ; vous allez voir autre chose.

Les deux frères Martin reprennent leur or, et sans rien laisser sur cette place que le corps sanglant de Nicolas, ils se retirent par des chemins détournés, et rentrent à la hâte dans la ville. Cependant on ouvre les croisées des maisons qui donnent sur la ruelle des Châtaigniers : on crie au meurtre, à l'assassin. Les frères Martin répandent le bruit que, passant par hasard près de la ruelle, ils ont été témoins de la manière horrible dont M. Aubry a traité un pauvre homme nommé Nicolas ; ils les ont vus aux prises tous les deux : M. Aubry même tiré un coup de pistolel dont ils ignorent les suites... Les voisins s'assemblent autour du cadavre ; la justice s'y transporte ; les frères Martin disent qu'ils ont vu M. Aubry tirer un coup de pistolet ; les voisins attestent qu'ils ont entendu l'infortuné Nicolas s'écrier avant de mourir : M. Aubry, que vous ai-je fait ? pourquoi voulez-vous m'assassiner ?

On va chez M. Aubry dans sa maison de campagne, où l'on sait qu'il se rend par ce chemin tous les samedis. On le trouve soupant tranquillement, avec sa femme, et ne se doutant nullement du malheur qui l'attend. On l'arrête, on l'enchaîne, on le traîne en prison, et on lui dit qu'il sait bien pourquoi, sans lui donner d'autre explication. L'infortuné est confronté le lendemain avec le cadavre, et frémit en voyant qu'il est accusé d'assassinat. En vain il nie, en vain il prouve qu'il n'avait aucun intérêt à commettre ce meurtre ; des témoins sont entendus ; les frères Martin soutiennent à M. Aubry lui-même qu'ils l'ont vu tuer Nicolas ; d'autres témoins répètent le propos que Nicolas a tenu avant qu'ils entendissent le coup de pistolet. Le malheureux Aubry, qui ne comprend rien à toutes ces dépositions, voit seulement que son malheur est l'ouvrage de ses deux ennemis, les seuls de tous les témoins qui disent avoir vu, et qui sont les plus acharnés à sa perte. Le lieutenant-criminel, homme probe et délicat, fait informer longtemps : il ne peut croire coupable, un homme qu'il a estimé, et dont la réputation a toujours été intacte. Mais enfin l'affaire est claire ; voilà deux témoins qui ont vu, quarante autres témoins qui ont entendu ; on ne peut se refuser à l'évidence : le crime d'Aubry est avéré ; il a épuisé tous les moyens de défense que peut lui fournir son innocence, tandis que ses ennemis ont multiplié les preuves. L'infortuné Aubry est condamné à être pendu, et subit sa sentence dans la ville même où il a toujours fait briller la plus intacte probité.

Pauvres enfants, vous versez quelques larmes ! j'en suis bien aise, j'en suis enchantée ; cela prouve à M. Léon que je puis raconter une histoire tout comme un autre. Mais c'est ici qu'elle devient superbe et plus difficile à croire, mon histoire. Elle est pourtant bien vraie : écoutez, écoutez.

Par l'effet du hasard, le chirurgien de l'endroit avait fait un marché avec l'exécuteur, et l'avait même payé d'avance pour avoir le premier criminel qui tomberait entre ses mains, afin de le disséquer. Le chirurgien était justement l'ami de M. Auhry : vous jugez de sa douleur en voyant arriver chez lui le corps d'un homme qu'il estimait, et qu'il n'avait jamais pu croire coupable. Le sensible chirurgien regarde cet innocent, verse quelques larmes, et se met en devoir de le disséquer. Mais, ô surprise ! un léger soupir lui annonce que l'infortuné n'est point mort. Le chirurgien appelle sa femme : Mon amie, lui dit-il, je puis le sauver ; aide-moi seulement à le mettre dans ce lit, et que notre secret reste entre nous deux.

Les soins les plus pressants sont prodigués à M. Aubry, qui, au bout de quelques jours, recouvre ses sens, et un mois après l'usage de la parole. M. Aubry ne peut rappeler sa raison ; tout ce qui lui est arrivé lui paraît un songe ; il regarde où il est, et se croit dans l'autre monde ; mais bientôt le chirurgien et sa femme le serrent dans leurs bras ; il les reconnaît ; et, convaincu de la triste réalité, il tombe dans un délire effrayant. Peu à peu, cependant, il recouvre ses sens, remercie ses amis de leurs soins genéreux, et leur jure qu'il n'est point coupable. Mme Aubry, qui pleure son mari, est avertie secrètement de se rendre chez le chirurgien ; on lui recommande de la discrétion, et on la rend à son époux, qu'elle arrose de larmes. M. Aubry va de mieux en mieux ; il est, enfin tout à fait rétabli. Cependant son organe est rauque, sourd et tout à fait changé ; sa tête penche sur une de ses épaules ; il est estropié pour sa vie. Mais il vit du moins, et recouvre le jour pour prouver son innocence ; c'est son dessein, c'est son projet, il y est affermi ; les amis prudents, les prières même de sa femme et de ses amis, rien ne peut l'y faire renoncer. Mes amis, leur dit-il, ce sont les frères Martin qui m'ont perdu ; je veux les perdre à mon tour, et j'ai pour cela un excellent moyen : voilà huit mois que le malheur m'est arrivé ; je suis bien changé, presque méconnaissable : n'importe, j'irai trouver le lieutenant-criminel, que je persiste à croire un homme droit ; je lui dirai : La franchise de ma visite vous prouve mon innocence, et il me croira. J'ai d'ailleurs, je vous le répète, un moyen excellent pour confondre mes assassins.

M. Aubry, malgré les instances de ses amis, s'habille donc un jour, attend la nuit pour traverser la ville, où personne néanmoins ne pourrait le reconnaître, et se rend seul chez le lieutenant-criminel, qu'il demande à voir. On le fait passer dans le cabinet de ce magistrat. — Me reconnaissez-vous, monsieur, lui dit Aubry en se découvrant ? — Monsieur... non... J'ai cependant quelque idée confuse... vos traits ne me sont pas étrangers. — Je suis, monsieur, le malheureux épicier Aubry. — Vous ? ciel ! — Oui, monsieur, moi-même. Je ne suis pas mort, comme vous voyez ; j'ai eu le bonheur d'être sauvé par mon ami, et je viens vous jurer de mon inuocence. — De votre innocence ? C'est cependant sur des preuves bien claires que je vous ai condamné. — Je ne sais, monsieur, comment cette affaire a été conduite ; j'ignore les trames qu'ont ourdies mes calomniateurs ; mais je suis innocent, je vous le jure : eh ! si j'étais coupable, viendrais-je m'offrir à vos regards ? — Il est vrai ; (Le magistrat réfléchit pendant quelques moments et ajoute) : il est très vrai, et je vous avoue même que c'est malgré moi que j'ai pu vous imputer un crime... Remettez-vous, brave homme, et causons. Dites-moi, dites-moi donc qui vous pouvez soupçonner de vous avoir perdu ? — Les deux frères Martin ; ils étaient depuis longtemps mes ennemis jurés. — À la vérité, leur déposition a été forte ; mais tous les voisins qui avaient entendu Nicolas ?... — Voilà où je me perds. Je ne conçois pas moi-mème... Mais les frères Martin doivent connaître le fil de cette cruelle affaire. Faites-les venir chez vous, monsieur ; je m'y trouverai aussi à l'heure indiquée ; et caché là, derrière cette tapisserie... — Je vous entends... Demain, à cinq heures du soir, trouvez-vous ici ; ils y seront.

M. Aubry prit congé du lieutenant-criminel, qui sur-le-champ écrivit aux frères Martin qu'ils eussent à venir lui parler le lendemain à cinq heures du soir, pour une affaire très pressée. Ces deux misérables jouissaient en paix du fruit de leur crime. Depuis qu'ils avaient perdu l'innocent, leur commerce allait à merveille, et ils se félicitaient tous les jours du parti qu'ils avaient pris. Quand ils reçurent la lettre du magistrat, ils ne se doutèrent nullement du genre d'affaire dont il voulait leur parler ; et, croyant qu'il était question de leur commerce, ils volèrent chez lui à l'heure indiquée. Le magistrat les fit entrer avec mystère dans son cabinet, en ferma soigneusement la porte : puis il leur tint ce discours qui les surprit étrangement : Mes amis, je vous ai fait venir ici pour obtenir de vous le repos de mes nuits et de ma conscience. Depuis huit mois je suis tourmenté, depuis huit mois je ne dors plus : cet épicier Aubry, que j'ai condamné sur votre déposition à tous deux, était-il vraiment coupable ? — Allons donc, s'il l'était ! vous en doutez aujourd'hui ? — Oui, j'en doute, et j'ai de fortes raisons pour cela. Cependant vous l'avez bien vu au moment ?... — Oh ! vu comme nous vous voyons. — Je suis bien tourmenté. — Qu'est'ce que cela veut dire, monsieur ? Est-ce au bout de huit mois que vous devez avoir des scrupules, et nous reprocher la mort de ce scélérat ? Nous avons été témoins avec les autres, et voilà tout. — Faut-il vous dire la vérité ? vous allez peut-être me traiter de visionnaire ; mais il n'en est pas moins vrai que toutes les nuits l'épicier Aubry m'apparaît en songe... Je le vois... il me presse... il me jure qu'il est innocent, et vous accuse tous deux. — Allons, voilà une bonne plaisanterie ! (Ils rient aux éclats.) Ha, ha, ha ! est-ce que vous croyez aux revenants, vous, monsieur ? un magistrat ! — Oui, messieurs, j'y crois. — Vous vous moquez. — Je ne me moque point ; je vous jure que toutes les nuits je vois ce malheureux qui est blanc comme un fantôme, et qui me fait des peurs effroyables. — Mais si cela était, dit l'aîné Martin, il nous apparaîtrait aussi. — Ah ! il vous apparaîtrait aussi, et pourquoi ? — Mais ajoute l'aîné Martin, en se remettant, puisque c'est nous qu'il accuse de sa mort, il viendrait nous étrangler, nous tirer par les pieds, que sais-je ?... Allez, allez, monsieur, contes de bonne femme ! les morts sont bien morts. — Quelquefois... Mais si vous le voyiez, comme moi là, que diriez-vous ? — Cela ne se peut pas. — J'ai idée, moi, que si nous nous mettions en prière tous les trois, son âme pourrait revenir dans cette chambre. — Oui, attendez qu'elle nous fasse ce petit plaisir-là. — Prions, mes amis, prions ; rien n'est impossible à Dieu. — Mais, monsieur... — Mais, messieurs, je l'exige ; que vous en coûte-t-il pour me satisfaire ? Avez-vous tellement peur de revoir Aubry, que vous ne puissiez comme moi supporter sa présence ? — Ce n'est pas cela ; mais nous ne sommes pas des enfants assez simples pour croire... — Si notre prière reste sans effet, alors je vous permets de rire de ma sotte frayeur... Prions, mes amis, prions... Tenez, mettez-vous à genoux comme moi devant ce crucifix, et tâchons d'apaiser ensemble l'âme de ce malheureux.

Les frères Martin se regardent en ricanant ; ils haussent les épaules, et ne peuvent concevoir qu'un magistrat ait la tête si faible ; enfin ils se décident à le satisfaire. Les voilà qui se mettent à deux genoux sur un tapis devant le crucifix ; le lieutenant-criminel est au milieu d'eux, il s'écrie : Âme de l'infortuné Aubry, si vous êtes innocente de crime, et surtout s'il vous est permis de quitter la région des morts pour venir effrayer les vivants, venez, paraissez...

Les frères Martin étouffent de rire en voyant que rien ne paraît. Le magistrat poursuit : Pour la seconde fois, âme du malheureux Aubry, venez confondre vos calomniateurs...

À ces mots, Aubry lui-même, vêtu de blanc, sort de sa retraite, et se jetant sur les frères Marlin, il leur dit : les voilà ; ce sont les monstres qui m'ont perdu !... Les coupables, atterrés par ce coup imprévu, tombent la face contre terre, et ne peuvent que dire : Oui, oui, il a raison... c'est nous... c'est moi qui ai tué Nicolas !... Retire-toi, spectre affreux ! ne nous entraîne pas dans les enfers !...

Aubry se retire ; des témoins apostés secrètement tiennent note des aveux de ces misérables, qui sont livrés soudain à la justice, forcés de dire tous les détails de leur crime, et punis ainsi qu'ils l'ont mérité. Pour le pauvre M. Aubry, il reparut, fut réhabilité, et passa des jours heureux au milieu d'une famille chérie, du chirurgien et de sa femme, à qui il devait la vie.

Voilà mon histoire, mes enfants ; elle vous prouve bien que Dieu ne laisse jamais rien impuni, et que le crime est tot ou tard, mais toujours dévoilé.»

Les enfants raisonnèrent beaucoup sur cette aventure, que la bonne Marcelle avait embellie peut-être par quelques événements presque merveilleux, ils ne purent s'empêcher de rire de la belle frayeur que dut causer aux frères Martin l'aspect imprévu d'Aubry, que plus d'un esprit fort aurait pris, comme eux, pour un revenant. Armand sourit en voyant la satisfaction qu'éprouvait la vieille Marcelle, de l'impression que faisait son conte : il se promit néanmoins de ne pas donner tous les jours carrière au désir qu'elle avait de babiller ; et l'on se sépara enchanté d'une soirée qui avait été si bien employée.


TRENTE-DEUXIÈME SOIRÉE.

L'INSUBORDINATION.


Ce que produit l'absence du père de famille.

Un jour tout entier se passa sans plaisirs, sans soirée agréable, en un mot, dans l'ennui le plus absolu. Nos enfants éprouvaient un vide étonnant par l'absence de leur père : ils ne pouvaient jouer ; mais aussi ils ne se livraient plus à leurs travaux accoutumés ; ils se promenaient, se regardaient, bâillaient et ne faisaient rien. En vain Armand voulut user de l'autorité qui lui était confiée, il n'obtint rien ; l'insubordination devint au comble, et il ne put que murmurer, et se retirer chez lui pour écrire sur son journal les griefs qu'il avait à reprocher à ses frères. Ils en vinrent jusqu'à préméditer une partie de plaisir sans son aveu, sans même l'en prévenir. Ce fut Benoît qui la proposa le premier. Mes amis, dit-il, il fait un temps superbe et qui nous annonce que la journée de demain sera belle ; profitons-en pour aller voir un moment le jeune Émilion. Vous vous rappelez que, l'année dernière, on nous a raconté ses aventures ; je suis bien curieux de savoir s'il a retrouvé ses parents ; il est si intéressant ! Il ne demeure pas loin ; vous savez que c'est à deux pas de la ferme des Noyers, qui est à une lieue d'ici. Allons-y. — Voilà un projet qui me plaît, dit Adèle. Oui, je suis curieuse, comme toi, de revoir ce jeune homme et sa bonne Brigitte ; mais Armand viendra sans doute avec nous. — Armand ! répond Benoît ; oh ! que non, il ne viendra pas : ne voyez-vous pas qu'il nous boude ? c'est un pédant. Il s'arroge plus de droits que notre père. Ah, mon Dieu ! je ne crois pas seulement qu'il soit nécessaire de lui en parler. — Non, interrompit Léon, ne lui en parlons pas : nous sommes assez grands, je crois, pour aller seuls. — Des jeunes gens comme nous, dit à son tour Jules en se quarrant, n'ont pas besoin d'un précepteur. — Mais, reprit Adèle, s'il se fâche encore de cela, et qu'il le dise à notre père... — Eh bien ! repartit Benoît, notre père s'en fâchera moins que lui. Est-ce que nous pouvons être grondés pour aller voir des gens honnêtes, vertueux, que notre père lui-même nous a fait connaître ! — Non. — Non. — Non. — Eh bien ! voilà qui est décidé, demain matin, sur les dix heures, après le déjeuner, nous partirons tous les quatre, et nous serons revenus pour dîner. Oh ! Armand sera bien fâché de n'avoir pas été avec nous ! mais ça sera bien fait.

Nos quatre rebelles ayant formé ce petit projet, ne rêvent plus que de son exécution. Quel plaisir pour eux d'être libres, sans surveillant, d'aller courir les champs, de jouer, de se promener, de faire tout ce qu'ils voudront !... Elle brille l'aurore du jour fortuné qu'ils ont choisi ! On déjeune sans rien dire au sévère Armand, qui remonte chez lui, puis chacun va songer à sa petite toilette. Jules préside à celle d'Adèle, qui déjà un peu grande, a des prétentions ; et se sent beaucoup de goût pour la parure. Je n'ai rien pour le moment, dit elle à Jules, qui l'examine avec une sorte d'admiration, je n'ai rien à mettre sur ma tête ; je resterai comme cela, coiffée en cheveux : serai-je bien ? — Tu ne peux jamais être mal, lui répond Jules d'un ton galant, et surtout à mes yeux. — Oh ! je sais bien que tu me trouveras toujours passable ; mais ce brutal de Benoît ! oh, il n'a que de mauvais compliments à me faire. — Benoît, Armand, Léon, ils sont tes frères, Adèle ; et moi... — Tu es aussi mon frère par adoption. — Oh ! que je suis content de ne l'être que de cette manière ! — Pourquoi ? — Je ne sais, mais quelque chose me dit là qu'il est plus doux d'être ton ami que ton frère. — On peut être l'un et l'autre. — J'aime mieux l'un tout seul. — Vraiment, Jules, s'il faut que je te l'avoue, je t'aime aussi plus que je n'aime Benoît, Armand, et même Léon, qui est le plus doux de mes trois frères. — Tu m'aimes comme ton ami, n'est-ce pas ? — Comme... tu dis. (Adèle rougit.) — Jules est bien reconnaissant de sentiments si doux. — Oh ! quelque jour il faudra dire cela à mon père, afin qu'il nous marie. — Qu'il nous marie, Adèle ! ô mon Dieu ! comme ce mot-là fait battre mon cœur ! tiens, mets la main sur ma poitrine ; sens-tu ? tic, tac, tic, tac, tic, tac, hein ? — Eh bien ! c'est comme moi : c'est bien dommage que nous soyons si jeunes ! — Si jeune, Adèle : eh ! quand le cœur bat au seul nom du mariage, je crois qu'on est un homme. — Jules, ne parlons plus de cela : tiens, mes jambes tremblent comme si j'allais m'évanouir... Nous sommes des enfants ; quoique tu soutiennes le contraire, et mon père nous objecterait notre jeunesse ; il vaut mieux nous aimer sans lui en parler. — Il ne faut pas en parler non plus à Léon, à ton frère Armand, encore moins à ce jaloux de Benoît. — Oh que non ! — Tu verras néanmoins que je serai un bon mari ; je serai doux, complaisant, soumis à tes moindres volontés, ainsi que tu le désirais l'année dernière, le jour où Benoît te chercha querelle pour ces cerises ; tu sais bien ? — Oh oui, je me rappelle... mais je plaisantais, Jules : d'ailleurs, l'exemple de cette pauvre Mme Dumont, que son mari avait réduite à être laitière pour la corriger, m'a tout à fait changée. Je pense plus que jamais que c'est à la femme à être soumise à son époux, et que la simplicité de ses goûts, aussi nécessaire que la pureté de ses mœurs, contribue beaucoup à la paix et à l'agrément du ménage. — Oh ! comme c'est bien penser !... Adèle, Adèle, nous sommes faits l'un pour l'autre... Paix, voilà Léon. Descends pour voir si Benoît est prêt.

La conversation tendre et naïve de ces deux jeunes amants se trouvant interrompue