LA MUSICOMANIE :

comédie en un acte de Nicolas-Médard Audinot & Jean-François Mussot ;

première le 19 décembre 1779.

PERSONNAGES.
LE BARON DE STEINBAK.
ISABELLE.
EUPHROSINE.
LÉANDRE.
VACARMINI.
DOUBLE-CROCHE.
ANODIN.
SCRIBANO.
UN PETIT VALET.
VALET ÉTRANGER.
UN VIOLONISTE.

La scène est chez le Baron.

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SCÈNE I.
LÉANDRE, DOUBLE-CROCHE.

DOUBLE-CROCHE, à part.
Voilà un cavalier dont la tournure me revient assez. Nous pourrions bien nous être vus quelque part.

LÉANDRE, à part.
Voilà un fripon dont la figure ne m'est pas inconnue.

DOUBLE-CROCHE.
Monsieur voudrait parler, sans doute, à Monsieur le Baron de Steinbak ?

LÉANDRE, à part.
Oui, c'est lui ; c'est mon coquin.

DOUBLE-CROCHE.
Ah ! Monsieur ! Mon Maître ne mérite pas de telles épithètes.

LÉANDRE.
Mon libertin, mon ivrogne.

DOUBLE-CROCHE.
Quoiqu'Allemand et Musicien, je vous réponds qu'il est fort sobre.

LÉANDRE.
Oh ! Le fripon, dont je parle, est bien le plus adroit coquin, le plus madré Liégeois...

DOUBLE-CROCHE.
Monsieur le Baron n'est pas Liégeois, Monsieur ; vous vous êtes trompé de porte. Voyez plus haut.

LÉANDRE.
Non, je ne sortirai pas sans lui avoir coupé les oreilles.

DOUBLE-CROCHE.
Monsieur veut-il que j'aie l'honneur de l'annoncer ? Mais je doute fort que mon Maître soit d'humeur à se laisser rien couper.

LÉANDRE.
Maraud ! Tu feins de prendre le change ; mais tu ne m'échapperas pas.

DOUBLE-CROCHE.
Comment ! Monsieur, c'est à votre serviteur que s'adressaient toutes ces politesses ?

LÉANDRE.
Que sont devenus mon cheval et ma valise ? Réponds, coquin !

DOUBLE-CROCHE.
Ah ! Monsieur, c'était une rosse, en conscience. À peine ai-je pu faire avec lui mon tour de France, et je n'ai pu le vendre ensuite que dix pistoles à un fiacre.

LÉANDRE.
Et tout l'argent enfermé dans ma valise ?

DOUBLE-CROCHE.
Bon ! Monsieur, vous le savez : quand on voyage, l'argent va comme la paille.

LÉANDRE.
Tu plaisantes encore, double fripon !

DOUBLE-CROCHE.
Doucement, Monsieur, doucement ; un fripon souvent peut devenir bon à quelque chose.

LÉANDRE.
Tu ne le seras jamais qu'à pendre.

DOUBLE-CROCHE.
Ah ! Monsieur, si l'on pendait tous ceux qui l'ont mérité, que d'honnêtes Messieurs, en temps de guerre, en temps de paix, que d'intendants de bonne maison, que de noirs suppôts de la chicane ! D'ailleurs, il faut bien passer quelques petites choses à la jeunesse.

LÉANDRE.
Le drôle est toujours le même.

DOUBLE-CROCHE.
Eh ! Monsieur, chacun n'a-t-il pas ses petits défauts ? Le vôtre était d'aimer les femmes ; le mien était d'aimer l'argent. Eh bien, ce qui nous brouilla jadis peut aujourd'hui nous raccommoder. Puisque je vous vois ici, vous n'êtes pas corrigé. Nous avons une jolie fille, et si vous vouliez oublier le passé...

LÉANDRE.
Je le disais bien, maître Frontin. Vous êtes le plus adroit coquin...

DOUBLE-CROCHE.
Que voulez-vous, Monsieur ? On ne se fait pas soi-même ; le destin...

LÉANDRE.
Mais, comment peux-tu savoir ?...

DOUBLE-CROCHE.
Ce ton, cette parure, cet air de conquête... Vous êtes beau comme ces héros de roman, qui n'avaient qu'à se montrer pour causer des insomnies aux Princesses ; mais ne vous avisez plus de vous battre pour vos Infantes.

LÉANDRE.
Ni toi de t'emparer de ma succession, avant qu'on ne m'ait couché sur le carreau.

DOUBLE-CROCHE.
C'est que je n'aime pas le bruit. Vous vous battiez dans un endroit peu sûr ; la Maréchaussée pouvait passer, et m'arrêter comme fauteur de ce duel.

LÉANDRE.
Et si j'avais eu le malheur de tuer mon adversaire ?

DOUBLE-CROCHE.
Vous avez trop d'esprit, Monsieur, pour ne pas savoir vous tirer d'affaire ; et je vous débarrassais par ma fuite d'un témoin dangereux.

LÉANDRE.
Changeons de propos. Tu dis donc que le jeune objet qui m'enflamme...

DOUBLE-CROCHE.
Est ravissant, et reste ici au pouvoir du plus singulier des pères ; si vous n'êtes pas au courant de son caractère, vous échouez dans vos projets.

LÉANDRE.
Oh ! Mon ami, que je t'aurai d'obligation !

DOUBLE-CROCHE.
Non, coupez-moi les oreilles.

LÉANDRE.
Ah ! J'oublie tout, et ma reconnaissance...

DOUBLE-CROCHE.
Non, faites-moi pendre.

LÉANDRE.
Ne me fais pas languir ; ce serait te venger trop cruellement.

DOUBLE-CROCHE.
Voilà comme les extrêmes se touchent ; comme l'intérêt rapproche les humains !

LÉANDRE.
Trêve de réflexions.

DOUBLE-CROCHE.
Vous aimez les femmes, et vous implorez le secours d'un fripon. J'aime l'argent, et j'oblige un galant homme.

LÉANDRE.
Je te promets, mon cher Frontin, de ne pas l'épargner.

DOUBLE-CROCHE.
Oh ! Plus de Frontin. J'ai changé de nom tout autant de fois que d'état ; et, depuis que je vous ai quitté, je me suis fait successivement Opérateur, Clerc d'Huissier, Tambour, Espion, Piqueur, Hermite, Comédien, Postillon, Colporteur, Praticien, Solliciteur, Facteur, Juré-Crieur ; enfin, Laquais. Je sers ici à la chambre et à l'orchestre, et je me nomme Double-Croche, à vous servir.

LÉANDRE.
Le Baron est donc fort grand Musicien ?

DOUBLE-CROCHE.
Il aimé la Musique, autant et plus que vous n'aimez les femmes. Il m'a nommé Double-Croche, comme vous m'appelliez Brin-d'amour... Mais quels amis, quelles recommandations avez-vous auprès de lui ? Car on n'entre pas ici de plein saut, sans un passeport.

LÉANDRE.
Que veux-tu dire ?

DOUBLE-CROCHE.
Que pour plaire au Baron, au père de ma Maîtresse, il faut être au moins Violon, Flûte, Organiste, Basson, Contrebasse, Hautbois, Timbalier, Clarinette, Chanteur, Claveciniste, Cor-de-chasse, Timpanon, Vielle, Fiffre ou Tambour ; et que, sans la Clef de G. Ré, Sol, celle de C. Sol, Ut, ou d'F. Ut, Fa, aucune porte ici ne s'ouvre.

LÉANDRE.
Pas même celle d'Isabelle ?

DOUBLE-CROCHE.
Ah ! C'est autre chose. Il est question de savoir sur quel pied vous la voulez voir.

LÉANDRE.
Comment ! Maraud ?

DOUBLE-CROCHE.
Oh ! C'est que dans le siècle où nous sommes... Tout est dit, vos vues sont légitimes, j'en suis vraiment touché. D'ailleurs, vingt-cinq mille livres de rente sont une assez douce compensation des petits désagréments du ménage. Ergò, nous épousons.

LÉANDRE.
Oui, Monsieur Double-Croche, si vous voulez m'aider de vos lumières.

DOUBLE-CROCHE.
Chantez-vous ?

LÉANDRE.
Jamais.

DOUBLE-CROCHE.
Tant pis. Vous donnez du cor-de-chssse ?

LÉANDRE.
Tu connais la faiblesse de ma poitrine.

DOUBLE-CROCHE.
En ce cas-là, vous faites bien de vous marier. Vous savez au moins un peu de violon ?

LÉANDRE.
Point du tout.

DOUBLE-CROCHE.
Quel homme êtes-vous donc ! Vous ne savez pas une note de musique ?

LÉANDRE.
Si fait : ce que l'éducation peut m'en avoir laissé.

DOUBLE-CROCHE.
Et vous n'avez pas cultivé ?

LÉANDRE.
Non, absolument.

DOUBLE-CROCHE.
Tant pis, Monsieur ; encore une fois, tant pis. Vous ne pouvez pas absolument sans cela vous présenter ici.

LÉANDRE.
Comment donc faire ?

DOUBLE-CROCHE.
Monsieur, Monsieur, l'affaire devient bien délicate. J'y rêverai.

LÉANDRE.
Mais je meurs d'impatience et d'amour.

DOUBLE-CROCHE.
Vous connaissez donc notre Isabelle ?

LÉANDRE.
Sans doute.

DOUBLE-CROCHE.
Vous vous êtes déjà vus ? Les yeux ont parlé ?

LÉANDRE.
Avec la plus vive éloquence.

DOUBLE-CROCHE.
Allons, allons, vous n'êtes pas si malade. Et ceux de la belle ?

LÉANDRE.
M'ont paru comprendre ce langage.

DOUBLE-CROCHE.
Sans s'armer de colère?

LÉANDRE.
Au contraire, j'imagine...

DOUBLE-CROCHE.
Oh ! Vous en reviendrez, mon ancien Maître, vous en reviendrez. Et votre connaissance s'est faite ?...

LÉANDRE.
Au couvent, avant qu'elle ne revînt chez son père.

DOUBLE-CROCHE.
Justement, les voilà ces pestes de grilles ! Rien ne rend amoureux et passionné comme cela. Je ne perdrai pas un instant, une occasion. Votre adresse ? Et laissez-moi faire.

LÉANDRE.
J'avais une Lettre à remettre au Baron, de la part de quelqu'un de la première distinction.

DOUBLE-CROCHE.
Est-elle en musique ?

LÉANDRE.
Non.

DOUBLE-CROCHE.
Elle ne prendrait pas... Votre hôtel ? Et partez.

LÉANDRE.
Voilà une Lettre qui m'est adressée.

DOUBLE-CROCHE.
Bon ! L'enveloppe... Lisez le Journal de Musique : ornez-vous la tête de dissertations sur la période ; devenez Lulliste, Ramiste, ou Vacarministe : je me charge du reste.

LÉANDRE.
Tiens, voilà pour te faire oublier le petit moment d'humeur.

DOUBLE-CROCHE.
Ah ! Comme nous nous connaissons ! C'est fort bien fait, au reste ; un Musicien est une terre qui ne produit qu'à force d'être arrosée. (Léandre sort.)


SCÈNE II.
DOUBLE-CROCHE, seul.

Bon ! Me voilà la tête en repos sur le cheval et la valise. Au fond, j'avais cette petite espièglerie sur le cœur. Mais Léandre vient de m'absoudre, et je vais travailler à son bonheur, avec autant de reconnaissance que d'inclination.


SCÈNE III.
LE BARON, DOUBLE-CROCHE, UN LAQUAIS.

LE BARON, au Laquais.
À la porte, pendard ! À la porte, et sur l'heure.

LE LAQUAIS.
Mais, Monsieur...

LE BARON.
Tu raisonnes, je crois ?

LE LAQUAIS.
Ayez pitié d'un malheureux.

LE BARON.
Tais-toi, coquin ! Tais-toi ; sors sans répliquer.

LE LAQUAIS.
Je vous jure, Monsieur, que cela ne m'arrivera plus.

LE BARON.
Non, parbleu ! Je l'espère. À la porte, sans rémission.

DOUBLE-CROCHE.
Que vous a donc fait ce pauvre garçon ?

LE BARON.
Ce qu'il m'a fait... Ah ! Ce qu'il m'a fait ?... À bas ma livrée, sur-le-champ.

LE LAQUAIS.
Monsieur, daignez m'entendre.

LE BARON.
Non, malheureux, non. Rends-moi mon habit ; tu le déshonores.

LE LAQUAIS.
Jamais un Maître ne m'a traité...

DOUBLE-CROCHE.
Vous le chassez, en effet, durement. Quel peut être son crime ?

LE BARON.
Il est impardonnable. Le maraud !

DOUBLE-CROCHE.
Eh bien ?

LE BARON.
Le coquin !... J'étouffe de colère.

DOUBLE-CROCHE.
Qu'est-ce, enfin ?

LE BARON.
Le traître a joué faux dans une de mes sonates !... Allons, mon habit ; voilà tes gages.

DOUBLE-CROCHE, se mettant entre eux deux.
Faites-lui grâce pour cette fois.

LE BARON, à Double-Croche.
Prends garde à toi. Je le chasserai ; ne fût-ce que pour l'exemple. (Au Laquais, prenant son habit.) Donne. Je te laisse la veste par pitié. Sors de ma présence. (Le Laquais sort.)


SCÈNE IV.
LE BARON, DOUBLE-CROCHE, Un autre LAQUAIS, entrant.

LE BARON.
Un coquin ! Un bourreau qui ne sait pas mettre un violon d'accord !... Et toi, que sais-tu faire ? Es-tu Lulliste, Ramiste, Vacarministe ?

LE LAQUAIS.
Monsieur, je suis Baigneur-Étuviste.

LE BARON.
Quoi ? Heim ? Qu'est-ce qu'Étuviste ?

LE LAQUAIS.
Sans vanité, Monsieur, je n'ai pas mon pareil pour le coup de peigne ; et, quant à ce qui regarde le rasoir, j'ai la main d'une légèreté...

LE BARON.
Prends garde que je ne te fasse sentir le poids de la mienne. Ce n'est pas-là ce que je te demande. Est-ce là tout ce que tu sais faire ?

LE LAQUAIS.
Pardonnez-moi, Monsieur : je vaux un coureur pour les commissions délicates. Je vous déterre une jolie Grisette, logeât-elle au faubourg Saint-Marceau, au quatrième étage de l'escalier le plus obscur.

LE BARON.
Comment, faquin ! Et la musique ?

LE LAQUAIS.
Oh ! C'est mon fort. Je sais faire chanter l'Anglais le plus boutonné, le Hollandais le plus avare, quand l'un ou l'autre est amoureux d'une femme que je protège.

LE BARON.
Et toi, double pendard ! De quel instrument joues-tu ?

LE LAQUAIS.
Quand j'arrivai de mon pays, je jouais de la poche avec les femmes tout comme un autre ; mais à présent, je jouerais au fin avec le diable.

LE BARON.
Le maraud me plaisante, je crois !

LE LAQUAIS.
Mais on m'a dit que Monsieur avait besoin d'un premier Laquais.

LE BARON.
C'est un premier violon qu'il me faut en même temps, bélître ! Tu oses te présenter ici, et tu ne sais pas une note de musique ? Qu'on me chasse encore ce drôle-là.

LE LAQUAIS.
Jamais on ne me chasse, Monsieur le Baron. Je n'ai pas, ni n'aurai l'honneur d'être à vous. Je sais comme je suis entré ; je sors de même. Si je suis trop ignare pour vous, vous êtes trop bon Musicien pour moi. Je craindrais que vous ne payassiez mes gages avec du son.

LE BARON.
Attends, maraud ! Attends-moi...

LE LAQUAIS.
Ne vous dérangez pas, Monsieur le Baron ; je suis dehors. (Il s'enfuit.)


SCÈNE V.
LE BARON, DOUBLE-CROCHE.

LE BARON.
Voilà un effronté coquin !

DOUBLE-CROCHE.
Sans le respect que je dois à Monsieur le Baron, et s'il était décent de se gourmer devant un Maître, je l'aurais étrillé d'importance ; mais si jamais je le rencontre...

LE BARON.
Un insolent, qui ne sait pas une note de musique ! Je ne trouve aujourd'hui que des oreilles barbares, des instruments discords... Allons, ma canne, mon chapeau, que j'aille à cette répétition. Ma fille est-elle prête ? Va voir ; et regarde si cette harpe est d'accord. (Double-Croche sort, le Baron appelle.) Isabelle ! Euphrosine ! Isabelle !


SCÈNE VI.
LE BARON, ISABELLE, EUPHROSINE.

ISABELLE.
Nous voici mon père.

LE BARON.
Allons donc, Mademoiselle. On a bien de la peine à vous arracher à votre toilette. Si vous restiez tous les jours autant de temps à votre clavecin...

ISABELLE.
Mon père, souffrez que je vous embrasse.

LE BARON.
Il est bien question de cela. Et cette sonate d'Honauer, cette ariette de La Colonie ?

ISABELLE.
Ces deux pièces-là sont bien difficiles.

LE BARON.
C'est que cela ne s'apprend pas au miroir, Mademoiselle, cela ne s'apprend pas au miroir.

EUPHROSINE.
Ne grondez pas, Monsieur le Baron ; Mademoiselle y prend tous les jours une leçon de goût, et je lui chante à chaque boucle un air d'Armide, ou de la Bonne Fille.

LE BARON.
De la Bonne Fille !... Ah ! Quelle coiffure ! On n'a pas l'air d'une bonne fille, d'une fille honnête avec cette coiffure.

EUPHROSINE.
N'en dites rien, Monsieur, c'est une coiffure à l'Iphigénie.

LE BARON.
Peste ! Cela devient différent. Les Marchandes de Modes commencent donc à avoir du goût, à se sentir de la révolution ?... Mais cette chaussure ! Quelle indécence ! A-t-on jamais vu de soulier plus décolleté ?

EUPHROSINE.
Monsieur c'est une chaussure à l'Olympiade. Il n'y a rien à dire, et Mademoiselle est en règle.

LE BARON.
À la bonne heure. Vous en savez plus que moi.

EUPHROSINE.
D'ailleurs, elle est chaussée par ce petit Cordonnier, qui joue si joliment les Colins en Société.

LE BARON.
Mais ce fichu ! Quel écart ! Quelle extravagance !

EUPHROSINE.
Monsieur, c'est une collerette au désepoir d'Armide.

LE BARON.
À la bonne heure. Mais Armide n'a pas besoin de...

EUPHROSINE.
Pardonnez-moi, Monsieur ; c'est l'abandon de la douleur.

LE BARON.
Et chez une fille honnête, c'est celui de la pudeur.

EUPHROSINE.
Voulez-vous que Mademoiselle ait un air engoncé ?

LE BARON.
Je veux qu'il y ait de l'harmonie dans sa parure ? Et la décence est la base fondamentale.


SCÈNE VII.
LES MÊMES, DOUBLE-CROCHE.

DOUBLE-CROCHE.
Monsieur, vos chevaux sont mis.

LE BARON.
Le Cocher a-t-il pris sa clarinette ?

DOUBLE-CROCHE.
Oui, Monsieur; la contrebasse est sur l'impériale, et vos deux laquais ont leurs violons.

LE BARON.
Eh bien ! Mesdemoiselles, venez-vous?

ISABELLE.
Mon père...

LE BARON.
Eh bien ! Mon père ?

ISABELLE.
Il n'y a que des hommes à ce concert.

LE BARON.
Eh ! Que veux-tu donc qu'il y ait à ce concert, des hiboux, des chats ?

DOUBLE-CROCHE.
Oh ! Ne craignez rien, Mademoiselle.

LE BARON.
Est-ce que tu n'es pas sûre de ta voix aujourd'hui ?

ISABELLE.
Précisément, mon père.

EUPHROSINE.
Oui... oui, Monsieur ; nous avons passé une partie de la nuit à étudier ce concerto.

LE BARON.
Restez donc. Mais qu'à mon retour je vous trouve à votre clavecin, ou à votre harpe.

ISABELLE.
Oui, mon père.

LE BARON.
Morbleu ! Je n'entendrai pas le premier coup d'archet !... Double-Croche ?

DOUBLE-CROCHE.
Monsieur.

LE BARON.
Vous descendrez ici le forte piano ; vous renverrez ces guitarres... Adieu, mes enfants. (Il sort.)


SCÈNE VIII.
ISABELLE, EUPHROSINE, DOUBLE-CROCHE.

ISABELLE.
Ah ! Ma chère Euphrosine, que j'avais de peine à cacher mon trouble à mon père !

EUPHROSINE.
Êtes-vous bien sûre que ce soit Léandre ?

ISABELLE.
Mon cœur ne me l'a que trop assuré.

EUPHROSINE.
Croyez-vous qu'il ait vu Monsieur le Baron ?

ISABELLE, à part.
Je tremble de m'en informer... Ce garçon nous examine d'un œil bien curieux.

DOUBLE-CROCHE.
Pourvu que l'on soit discret.

EUPHROSINE.
Je suis sûre de lui.

ISABELLE.
Tout m'inquiète, tout m'alarme. Sortons.

DOUBLE-CROCHE.
Il n'est plus temps, Mademoiselle ; il ne fallait pas le laisser entrer.

ISABELLE.
Qui cela ? Comment !... Ah ! Monsieur Double-Croche, n'allez pas dire à mon père.

DOUBLER-CROCHE.
Quoi ! Que Monsieur Léandre vous aime, que de tous les instruments vous êtes le seul dont il voudrait pouvoir toucher ?

ISABELLE.
Oh ! Ma chère Euphrosine, je suis perdue !

DOUBLE-CROCHE.
Allons ! Vous faites l'enfant, aimable Isabelle. Est-ce qu'on ne sait pas son monde ? Est-ce qu'on étourdit les pères de ces fadaises-là ?

EUPHROSINE.
Mais on en peut parler à la jeune personne, pour la tranquilliser.

DOUBLE-CROCHE.
Le beau moyen, vraiment, de rendre le calme au cœur d'une Demoiselle, que de lui parler de ce qu'elle aime !

ISABELLE.
De ce qu'elle aime ! En vérité, Monsieur Double-Croche, voilà des soupçons...

DOUBLE-CROCHE.
Tenez, Mademoiselle, vous réussirez mieux à cacher votre trouble à Monsieur votre père, qu'à moi.

EUPHROSINE.
En vérité, Double-Croche, je te croyais plus délicat avec le beau sexe.

DOUBLE-CROCHE.
Vous en jugiez par vous même, mon cœur ; mais je suis offensé de la réserve de Mademoiselle.

EUPHROSINE.
Tu vas voir qu'on t'apprendra des choses qu'on n'avouerait pas même à celui qui les inspire.

DOUBLE-CROCHE.
Pourquoi Léandre n'oserait-il pas dire en face à Mademoiselle qu'il est épris de ses charmes, qu'il n'est rien qu'il ne mette en usage pour obtenir sa main ?

ISABELLE.
Mon pere n'y consentira jamais.

EUPHROSINE.
Pourquoi, Mademoiselle ?

ISABELLE.
Léandre n'est pas Musicien.

DOUBLE-CROCHE.
Il le deviendra, Mademoiselle, il le deviendra ; il ne serait pas le premier homme que l'amour aurais fait chanter, danser, extravaguer.

ISABELLE.
Vous parlez de l'amour heureux ?

DOUBLE-CROCHE.
Seriez-vous fille à le désespérer ?

ISABELLE.
Mais, encore une fois, mon père peut seul disposer de ma main.

DOUBLE-CROCHE.
Comme il a disposé de votre cœur.

EUPHROSINE.
Allons, trêve de plaisanterie. Dis-nous si Léandre a vu le Baron, ce que nous devons craindre, espérer ?

DOUBLE-CROCHE.
Espérez, Soubrette incomparable, espérez, puisque Double-Croche s'en mêle.

EUPHROSINE.
Encore dis-nous...

ISABELLE.
L'a-t-il vu ?

DOUBLE-CROCHE.
Soyez tranquille ; il n'a vu que moi. La pureté de ses sentiments, l'ardeur de sa flamme, la noblesse de ses procédés ont trouvé le chemin de mon cœur, et je lui accorde votre main.

ISABELLE.
Vous décidez bien légèrement ?

EUPHROSINE.
Non, je le connais, Mademoiselle ; c'est bien le plus intrigant vaurien... le fourbe le plus adroit...

DOUBLE-CROCHE.
La friponne en sait des nouvelles. Reposez-vous sur moi.

EUPHROSINE.
Si tu réussis, je te promets de couronner...

DOUBLE-CROCHE.
Ou ma flamme, ou mon front.

EUPHROSINE.
Insolent !

DOUBLE-CROCHE.
Déjà le Baron de retour ! J'entends sa voiture. Rentrez dans votre appartement, Mademoiselle... (À Euphrosine.) Toi, prends cette adresse, écris un billet à Léandre ; marque lui que dans une heure je suis chez lui, et que je l'amène en triomphe aux pieds de sa Princesse. (Isabelle et Euphrosine sortent.)


SCÈNE IX.
LE BARON, DOUBLE-CROCHE.

LE BARON.
Au diable les Ostrogots avec leur musique tudesque ! Point de chant, point d'harmonie, point de style ; des traits pillés partout, du bruit, un vacarme enragé, pas une période arrondie, et des accompagnements qui font pitié.

DOUBLE-CROCHE.
C'est donc là ce concert si brillant ?

LE BARON.
Ah ! Mon ami, tout est perdu, le goût expire ; et, sans une révolution marquée, nous n'avons plus de musique ; des phrases accrochées, un style obscur... On siffle. Vois qui ce peut être... Est-ce que ce Portier n'est pas Musicien ? Son malheureux sifflet vient d'achever de m'écorcher les oreilles ; qu'il le renvoie à l'Opéra.

DOUBLE-CROCHE.
Mais, Monsieur, c'est l'usage.

LE BARON.
L'usage est pour les sots. Dis-lui que je veux qu'il ait dans sa loge un cor-de-chasse ; et s'il n'en sait pas donner, un orgue de Barbarie pour annoncer mes visites.

DOUBLE-CROCHE.
J'y vais, Monsieur. (Il sort.)


SCÈNE X.
LE BARON, seul.

Ombres des Rameau, des Lully, des Campra, que vous êtes heureuses de ne pas être témoins de cette décadence !


SCÈNE XI.
DOUBLE-CROCHE, ANODIN, LE BARON.

DOUBLE-CROCHE.
Monsieur, c'est Monsieur Anodin, votre digne Apothicaire.

LE BARON.
M'apporte-t-il un remède pour me rendre l'oreille un peu moins sensible aux sons aigus de la musique moderne ?

DOUBLE-CROCHE.
Non, Monsieur, c'est un petit bout de mémoire.

LE BARON.
Qu'il donne, et qu'il repasse.

DOUBLE-CROCHE.
Permettez, Monsieur ; ce mémoire est...

LE BARON.
Ce mémoire est ?...

DOUBLE-CROCHE.
Pour qu'il soit enfin lu, Monsieur Anodin...

LE BARON.
Achevé ?

DOUBLE-CROCHE.
L'a fait mettre en musique.

LE BARON.
Ah ! Qu'il approche. L'idée est neuve ; elle est piquante !

DOUBLE-CROCHE, bas, à Anodin.
Vous avez glissé dessus ?...

ANODIN.
Parbleu !

DOUBLE-CROCHE.
Tout est dit.

ANODIN, au Baron.
Souffrez, Monsieur, que j'aie l'honneur de vous faite ma petite révérence.

LE BARON.
Pas si bas, donc, Monsieur Anodin, pas si bas ; vous croyez toujours avoir affaire à... Morbleu ! Moins de courbettes et plus de musique.

ANODIN.
Il y a longtemps que je désirais avoir l'honneur de vous montrer... de vous faire entendre, dis-je, mon petit mémoire.

LE BARON.
Voyons, voyons.

ANODIN.
Lisez, Monsieur. (Il chante.)

AIR : Lison dormait &c.

Petit lait pour Mademoiselle,
Un clystère pour son papa,
Sirop d'orgeat pour Isabelle,
Sirop d'opium pour son papa,
Un demi lock pour Euphrosine,
Pour Isabelle un lock entier,
Pour purifier,
Pour fortifier
Son petit cœur et sa poitrine ;
Rhubarbe et casse pour les gens :
Total quatre-vingt-quinze francs.

LE BARON.
Bravò ! Monsieur Anodin, pas mal, d'honneur ! Pas mal. Ce chant-là frise un peu le Pont-Neuf ; mais il est gai, du moins, il est facile.

ANODIN.
Et le petit montant ?

LE BARON.
J'en suis enchanté ; tara là, là, là, là, là, là.

ANODIN
Le total ?

LE BARON.
Cela est tout-à-fait chantant : là, là, là, &c.

ANODIN.
Le petit montant, Monsieur le Baron ?

LE BARON.
À merveilles. Il va bien sur l'air.

DOUBLE-CROCHE.
Oui ; mais il faut l'accompagnement de la poche.

LE BARON.
Tenez, voilà quatre louis. Parbleu ! Je ne serais pas fâché d'avoir composé ce petit morceau ; c'est une assez jolie boutade : tà, là, là, là.

DOUBLE-CROCHE, à Anodin.
Vous êtes donc Musicien ?

ANODIN.
Eh ! Qui ne l'est pas aujourd'hui, Monsieur ? Mon garçon de fourneau joue tous les dimanches du violon à la guinguette. D'ailleurs, ne suis-je pas au centre de la mélodie.

LE BARON.
Comment cela ?

ANODIN.
N'ai-je pas dans ma boutique l'harmonie des Pilons ? Mortier de fonte, mortier de marbre, moitier de verre, pilon de verre, pilon de fonte, pilon de marbre ; tout cela fait un carillon...

LE BARON.
Vous avez raison, et c'est là l'origine de l'harmonie imitative.

ANODIN.
J'ai bien l'honneur d'être votre petit serviteur. (À Double-Croche.) La musique a fait son effet.

DOUBLE-CROCHE.
Je vous l'avais bien dit. (Anodin sort.)


SCÈNE XII.
LE BARON, DOUBLE-CROCHE.

LE BARON.
Tara là, tara là, là.

DOUBLE-CROCHE.
Monsieur le Baron, je suis bien fâché...

LE BARON.
Tara là, là.

DOUBLE-CROCHE.
J'ai un véritable chagrin...

LE BARON.
Prends ton violon ; accompagne-moi : cela te dissipera.

DOUBLE-CROCHE.
Je suis désolé d'être forcé de vous quitter.

LE BARON.
Plaît-il ? Comment, mon ami, tu veux me quitter quand j'ai le plus besoin de toi, quand j'ai dix sonates, trois concertos à monter ?

DOUBLE-CROCHE.
Monsieur, ma perte est bien peu de chose.

LE BARON.
Comment donc ! Comment donc !... Si fait ; tu as l'oreille juste, le goût sûr, un organe brillant, et tu lis la musique aussi bien que moi.

DOUBLE-CROCHE.
Précisément, Monsieur ; ce sont tous ces petits avantages qui m'ont fait faire la connaissance d'un jeune Seigneur qui me fait ma fortune.

LE BARON.
Il est donc grand Musicien.

DOUBLE-CROCHE.
Presqu'autant que votre Seigneurie.

LE BARON.
Et je ne le connais pas !

DOUBLE-CROCHE.
Il arrive d'Italie.

LE BARON.
Arriverait-il des Antipodes, je dois au moins en avoir entendu parler, s'il est aussi savant.

DOUBLE-CROCHE.
Monsieur, la modestie...

LE BARON.
Bon ! Tu plaisantes ? La modestie d'un Musicien.

DOUBLE-CROCHE.
Je vais enfin avoir l'honneur...

LE BARON.
Tu me feras plaisir.

DOUBLE-CROCHE.
Et les choses se concilieront peut-être de manière... que je pourrai partager mes services. Il a des vues... que lui seul peut vous confier...

LE BARON.
Va donc le rejoindre. Engage-le à te laisser au moins à moi pour mes jours de concerts. Enfin c'est moi qui t'ai formé le goût.

DOUBLE-CROCHE.
Monsieur, je sais tous les égards, toute la reconnaissance que je vous dois, et je vais travailler à vous le prouver... Voulez-vous que je fasse entrer ce Secrétaire que l'on vous a proposé ? Il attend.

LE BARON.
Voyons-le.

DOUBLE-CROCHE.
Entrez, Monsieur Scribano... Monsieur le Baron, j'aurai l'honneur de venir prendre vos ordres avant qu'il soit une heure. (Il sort.)


SCÈNE XIII.
M. SCRIBANO, LE BARON.

LE BARON.
Allons, avancez, On m'a parlé de vous comme d'un sujet.

SCRIBANO.
Monsieur, je ferai tous mes efforts pour justifier l'opinion qu'on a bien voulu vous donner de moi.

LE BARON.
Copiez-vous correctement ?

SCRIBANO.
Vous serez content, Monsieur.

LE BARON.
Vous écrivez sous la dictée ?

SCRIBANO.
Avec la plus grande célérité.

LE BARON.
Prenez une plume, asseyez-vous à ce bureau : il y a du papier tout réglé... Êtes-vous prêt ?

SCRIBANO.
Oui, Monsieur le Baron.

LE BARON.
Sol, ré, ré, ré, ré, mi...

SCRIBANO.
Plaît-il, Monsieur ?

LE BARON.
Sol, ut, ré, ut, ré, mi, fa, mi...

SCRIBANO.
Comment, Monsieur ?

LE BARON.
Sol, ut, ré, ut, ré, mi, fa, mi... Eh bien ?

SCRIBANO.
J'y suis, Monsieur.

LE BARON.
Fa, sol, la, mi, sol, fa, mi, ré, ut... Avez-vous mis ?

SCRIBANO.
Quoi ! Monsieur ?

LE BARON.
Parbleu ! Ce que je viens de dicter ?

SCRIBANO.
Vous ne m'avez rien dit.

LE BARON.
Est-ce que vous êtes sourd ?

SCRIBANO.
En honneur, Monsieur, vous n'avez pas prononcé un mot.

LE BARON.
Voilà dix fois que je répète les mêmes notes.

SCRIBANO.
Vous ne parlez donc pas d'écriture ?

LE BARON.
Eh ! Non, butor ! Il est question de musique.

SCRIBANO.
Mais, Monsieur le Baron, je ne sais pas...

LE BARON.
Copier de la musique ! Eh bien, faquin ! Qu'êtes-vous donc venu faire ici ?

SCRIBANO.
Écrire, Monsieur.

LE BARON.
Écrire, écrire, Monsieur l'ignorant, en termes de l'art, c'est noter.

SCRIBANO.
Je ne me croyais pas fait, Monsieur, pour copier de la musique.

LE BARON.
Tu ne te croyais pas fait, maraud ! Tu ne te croyais pas fait ?... Viens-ça, coquin !... (Il le traîne et le jette à genoux au pied d'un buste de J.-J. Rousseau.) Vois ce buste !

SCRIBANO.
Mais, Monsieur, je n'ai pas l'honneur de connaître Monsieur votre buste.

LE BARON.
Ah ! Tu n'es pas fait pour copier de la musique ? Et le plus beau génie de l'Europe, le plus mâle, le plus éloquent a dédaigné les bienfaits des demi-Dieux de la terre, pour se livrer à ce travail !... À genoux, pendard ! À genoux ! Apprends de ce Philosophe qu'il n'y a de vil que l'intrigue, ou la paresse, et que le travail honore également tous les hommes.

SCRIBANO.
Mais, Monsieur, chacun a son talent.

LE BARON.
Ne déprimes donc pas ceux que tu n'as pas, et que tu n'auras jamais... Sors. (Scribano se sauve.)


SCÈNE XIV.
LE BARON, seul.

Ce maraud-là, je crois, m'a mis en colère ! Il m'a fait sortir de la tête le plus beau trait de musique que j'aie composé de ma vie.


SCÈNE XV.
VACARMINI, LE BARON.

VACARMINI, avec l'accent italien.
Serviteur à Monsieur le Baron de Steinbak.

LE BARON.
Bonjour, Monsieur.

VACARMINI.
Il paraît que je n'ai pas l'honneur d'être connu de Monsieur le Baron.

LE BARON.
Je ne crois pas, Monsieur.

VACARMINI.
Nous ne tarderons pas, je l'espère, à faire connaissance.

LE BARON.
C'est une question.

VACARMINI.
Que je résouds en deux mots : je me nomme Vacarmini.

LE BARON.
Quoi ! Vous êtes ce fameux Musicien qui avez tant fait de bruit en Italie ?

VACARMINI.
Ajoutez en Piémont, en Allemagne, Monsieur le Baron.

LE BARON.
Ah ! Monsieur Vacarmini, souffrez que je vous embrasse !

VACARMINI.
De tout mon cœur, Monsieur le Baron ! Un Amateur de votre mérite...

LE BARON.
Qu'appellez-vous, Amateur, Monsieur Vacarmini ? Je me fais gloire d'opérer, d'être Artiste.

VACARMINI.
Je vous en estime davantage. Un Seigneur qui veut bien se donner la peine d'être lui-même quelque chose !...

LE BARON.
Ah ! Monsieur Vacarmini, que vous arrivez à propos pour déboucher nos oreilles, pour réveiller le génie de la musique, pour opérer dans le goût cette heureuse révolution que votre nom seul annonce !

VACARMINI.
J'en accepte l'augure, et je compte réussir.

LE BARON.
Que cette noble assurance sied bien aux talents.

VACARMINI.
Vous me flattez.

LE BARON.
Non ; vos ouvrages ont fait trop de bruit.

VACARMINI.
L'Allemagne et l'Italie retentissent encore de mes succès ; mais dix ans d'expérience ne me rassurent que faiblement contre la légèreté d'un Peuple qui n'a plus que des goûts. Je ne sais peindre que les pissions.

LE BARON.
Et vous les peignez avec une vigueur... une énergie...

VACARMINI.
C'est ce que je crains. Vos Françaises ont la poitririe si délicate !... Mes chef-d'œuvres vont leur faire cracher le sang.

LE BARON.
On les doublera, Seigneur Varcamînî, on les doublera. Qu'est-ce qu'une poitrine de plus ou de moins, en comparaison des plaisirs de toute une nation ?

VACARMINI.
J'apporte ici des projets qui vont droit à l'immortalité, si je réussis à les exécuter.

LE BARON.
Peut-on vous demander...

VACARMINI.
Je compte mettra en Opéra toutes les batailles d'Alexandre, l'Histoire de France en Opéra-Comique, et l'Encyclopédie en Vaudevilles.

LE BARON.
Bravò ! Seigneur Vacarmini, bravò !

VACARMINI.
Mais je voudrais que ma réputation précédât mes ouvrages, être un peu plus connu.

LE BARON.
Rien n'est plus simple : faites-vous peindre, graver, modeler, que l'on vous trouve partout et sous toutes les formes, dans les ateliers de nos Artistes, dans les Cabinets des Amateurs...

VACARMINI.
Vous avez raison. Seriez-vous curieux de voir un petit échantillon de mes talents ?

LE BARON.
Vous me comblez de joie.


SCÈNE XVI.
LES MÊMES, LÉANDRE, DOUBLE-CROCHE, UN VIOLONISTE.

LÉANDRE.
Monsieur, je suis, avec la plus parfaite admiration... (Le Violoniste joue un refrain d'Air connu, et qui exprime le sens de chaque phrase, qu'il achève.) L'étude particulière que j'ai faite de... (Air.) et la réputation que vous avez d'être le plus grand... (Air.) m'ont forcée de venir rendre hommage... (Air.)

LE BARON.
On ne saurait se tromper, Monsieur, à votre passion pour un Art qui fait mes délices.

LÉANDRE.
Oh ! Monsieur, vous êtes... (Air.) Point de plaisir au monde sans... (Air.) Je ne fais pas plus de cas d'un homme qui ne sait pas... (Air.) et d'une femme qui n'aime pas... (Air.) que d'un compositeur qui est... (Air.)

LE BARON.
Il paraît, Monsieur, que vous faites un cas particulier de l'Harmonie imitative. Mais, parlons un instant sans figure et sans accompagnement... (Au Violoniste.) Retirez-vous, mon ami. (Le Violoniste sort.)

DOUBLE-CROCHE.
Vous voyez, Monsieur le Baron, le Seigneur Léandre, et vous ne sauriez douter, à sa manière de s'énoncer, que ce ne soit le plus grand Harmoniste, Symphoniste, Périodiste ; enfin, le plus grand Docteur en iste que vous ayez jamais vu.

LE BARON.
Je suis enchanté que tu m'aies procuré la connaissance de Monsieur.

LÉANDRE.
J'ai mieux aimé, illustre Baron, le devoir aux talents, au Dieu de l'Harmonie, qui l'amitié même ; car je suis neveu d'un de vos plus anciens amis, le Baron d'Étourville.

LE BARON.
D'Étourville ? Oui, nous étions fort liés... Brave homme, excellent Citoyen, bon ami ; mais, entre nous, pauvre Musicien : point de tête, point de goût, point d'oreille. J'ai cessé de le voir ; mais je suis enchanté de retrouver dans son neveu tout ce qui manquait à l'oncle.

LÉANDRE.
Je suis ravi de l'accueil...

LE BARON.
Le talent ne peut qu'en obtenir un pareil... Souffrez que je vous présente un des plus fameux Virtuoses... Mais vous devez le connaître ; vous avez voyagé ?

DOUBLE-CROCHE, au Baron.
Eh ! Oui... (Bas, à Léandre.) Ferme et de l'effronterie. (Haut.) C'est de Monsieur que vous me parliez encore, avant de sortir. Rappellez-vous votre voyage d'Italie : le Signor, le Signor...

VACARMINI.
Précisément ; je suis il Signor Vacarmini, à vous servir.

LÉANDRE.
Que je suis ravi de vous rencontrer ! Vous souvient-il de Orlando Furioso !

VACARMINI.
Vous plaisantez ! Vous êtes trop jeune pour l'avoir vu.

DOUBLE-CROCHE, bas, à Léandre.
Lâchez la piastre à l'incrédule.

LÉANDRE.
Pardonnez-moi, c'était à la... (Lui glissant de l'argent dans la main.) à la reprise.

VACARMINI.
Ah ! Vous avez raison. (À part.) A-t-on jamais tort avec d'aussi bons arguments ?

LÉANDRE.
Eh bien ! Quelle musique ! Quelle harmonie !... Et vous souvenez-vous des concerts que je donnais ?

VACARMINI.
Les plus beaux de l'Europe, en vérité !

LÉANDRE.
Quel choix de symphonies ! Quel choix de concertants ! (Au Baron.) Eh bien, Monsieur, j'apporte en France le projet le plus vaste, le plus sublime et qui doit nous assurer le pas sur toutes les nations de la terre.

LE BARON.
Si j'avais quelques droits à votre confiance...

LÉANDRE.
Eh ! Peut-on rien imaginer en musique, sans être enchanté de consulter l'illustre Vacarmini, et l'illustrissime Baron de Steinbak ?

LE BARON.
Vous me flattez.

DOUBLE-CROCHE.
Non, Monsieur, il le dit comme il le pense.

LÉANDRE.
Il s'agit d'une école de musique universelle, où l'on enverrait tous les enfants, dès le berceau, où ils ne seraient alaités, servis que par des Musiciens : on ne prononcerait pas un seul mot devant eux, qui ne fut en musique ; et, jusqu'au plus petit besoin, au plus petit joujou, on les forcerait à tout demander en musique.

LE BARON.
Ravissant ! Admirable ! Je voudrais, pour ma terre de Steinbak, avoir imaginé un pareil projet... Qu'en dites-vous, Monsieur Vacarmini ?

VACARMINI.
Monsieur, cela pourrait souffrir des difficultés de la part du Gouvernment.

LÉANDRE, lui donnant encore de l'argent.
Des difficultés, Monsieur Vacarmini, des difficultés ; vous n'y pensez donc pas ?

VACARMINI.
Ah ! Je vois que vous avez l'art de les lever toutes... Un génie tel que le vôtre...

LÉANDRE.
Enfin, Monsieur, n'avez-vous pas tous les jours les oreilles blessées, déchirées par le peu d'harmonie qui règne dans la société. Entrez-vous dans un cercle ? Le ton flûté de ce petit maître vous affadit le cœur ; le ton aigre de cette précieuse vous cause des crispations ; le ton rauque de ce Financier, sa triste monotonie vous assomment ; le parler gras de cette Marquise est inintelligible, et la voix de fausset de ce petit Abbé vous perce le tympan.

LE BARON.
Rien n'ést plus vrai, d'honneur ! Le tableau est frappant.

LÉANDRE.
Eh bien ! Si tout le monde parlait en musique, quelle douceur ! Quelle mélodie dans nos entretiens ! Quel nouveau charme on trouverait au plaisir d'être ensemble.

VACARMINI.
Admirable !

LE BARON.
Vous m'enchantez, Monsieur Léandre ! Et ce trait vient d'achever ma conquête. Personne encore ne m'a parlé musique avec cet enthousiasme.

DOUBLE-CROCHE.
Ah ! Monsieur, c'est qu'ici on se sent inspiré.

LÉANDRE.
Il faudrait, Monsieur le Baron, qu'un homme tel que vous donnât l'exemple ; que vous, que Monsieur Vacarmini, que moi, nous eussions des enfants au berceau, que nous fussions mariés.

LE BARON.
Rien n'est plus simple, marions-nous, marions-nous : commençons par vous, comme le plus jeune ?

LÉANDRE.
Voilà l'embarrass : avec ma passion pour la musique, quel père osera me donner sa fille ? Je n'aurai pas le courage de lui cacher qu'il me faut tous les jours pour le moins un concert ; et ma fortune...

LE BARON.
La mienne y suppléera, Monsieur Léandre, et je vous donne ma fille.

LÉANDRE.
Comment ! Divin Baron, vous avez une fille, et je ne l'ai pas encore entendue chanter !

DOUBLE-CROCHE, au Baron.
Ce maître-là, seul, était digne de moi !

LE BARON.
La voici justement...

SCÈNE XVII, et dernière.
ISABELLE, EUPHROSINE, LES PRÉCÉDENTS.

LE BARON.
Venez, Isabelle, approchez. La bonté paternelle, sensible à vos petits besoins, vous donne pour époux le premier Musicien de la terre.

ISABELLE, sans voir Léandre.
Ah ! Mon père, non, jamais...

LE BARON.
Comment donc, perronelle !

ISABELLE, apercevant Léandre.
Jamais je n'ai si bien senti le plaisir d'obéir.

LE BARON.
À la bonne heure !

LÉANDRE.
Eh ! Bien, papa, comme cette phrase serait jolie en musique !... (Baisant la main d'Isabelle.) Permettez que j'imprime ma reconnaissance sur cette main charmante.

VACARMINI.
Je suis trop heureux de me trouver ici pour vous faite mon compliment.

LÉANDRE.
Je vous fais un des Directeurs de notre école.

LE BARON.
Ah ! Ah ! La belle, avec Monsieur vous allez travailler bien autrement ; il vous prépare une toute autre étude !

EUPHROSINE.
Monsieur, Mademoiselle a les plus grandes dispositions, et je réponds d'avance de sa bonne volonté.

LÉANDRE.
Je parierais que Mademoiselle a le cœur aussi sensible, l'oreille aussi délicate qu'elle a la voix juste et l'organe enchanteur.

LE BARON.
Ah ! Ça, nous logerons ensemble ; et ce coquin-là me reste ?

LÉANDRE.
Je lui ai trop d'obligation pour m'en séparer ; mais il sera toujours à vos ordres.

DOUBLE-CROCHE.
Oui, si vous voulez bien me permettre d'enrichir votre nouvelle école de petits Double-Croche, dont Mademoiselle Euphrosine voudra bien m'aider à faire les frais.

LE BARON.
J'y consens de bon cœur... Allons, enfants, grand concert pour célébrer ce double hymen.

FIN.


[Notes]

1. Nicolas-Médard Audinot (1732-1801) & Jean-François Mussot (1743-1794), La Musicomanie, première le 19 décembre 1779 au Théâtre de l'Ambugu-Comique à Paris [voir le site CESAR (Calendrier électronique des spectacles sous l'Ancien Régime et sous la Révolution), où vous trouverez des informations relatives aux pièces, aux personnes et aux lieux de représentation qui ont constitué le théâtre français aux 17ème et 18ème siècles].

2. Source : exemple imprimé, de la Petite Bibliothèque des Théâtres, au Bureau, rue des Moulins, Paris, 1785.

3. Les œuvres citées : A. Vivaldi (1678-1741), Orlando Furioso, Teatro San Angelo, Venise, en novembre 1727 ; L. Honauer (c.1730-1790), trois séries de Six sonates pour le clavecin..., M. Oger (imprimeur), Paris, 1761 (1°), 1764 (2°) & 1769 (3°) ; E.G. Duni (1709-1775), La Bonne Fille, Comédie-Italienne, Paris, le 8 juin 1761 ; N. Dezède (1738-1792), Lison dormait dans un bocage, extrait de l'opéra-comique Julie, Théâtre de l'Hôtel de Bourgogne, Paris, le 22 septembre 1772 ; C.W. Gluck (1714-1787), Iphigénie en Aulide, Académie Royale, Paris, le 19 avril 1774, ou Iphigénie en Tuaride, Académie Royale, le 18 mai 1777 ; A. Sacchini (1730-1786), La Colonie, Théâtre de l'Hôtel de Bourgogne, le 16 août 1775 ; C.W. Gluck, Armide, Académie Royale, le 23 septembre 1777 ; A. Sacchini, L'Olympiade ou le Triomphe de l'amitié, Théâtre de l'Hôtel de Bourgogne, le 2 octobre, 1777.

4. Transcription par Dr Roger Peters [Home Page (en anglais)].
[Octobre 2014]